dimanche 10 février 2013

Hilaire et Donat Lafortune, barbershop duet


Ils étaient toujours ensemble, les grands-oncles Hilaire et Donat, les frères cadets de ma grand-mère. Donat était né en 1908 et Hilaire, en 1909. Donat et son épouse Gracia sont morts à quelques jours d'intervalle en 1998, tandis que Hilaire, veuf de son épouse Marie depuis 1988, est décédé en janvier 2003.

Ils n'avaient pas été très longtemps à l'école, pour leur grand malheur, croyaient-ils. La vie avait fait d'eux des barbiers dans le bas de la ville de Montréal et ils rêvaient d'être connaissants en toutes matières. Les voici justement devant le 1085 rue Saint-Denis, devant l'actuel hôpital Saint-Luc, en juillet 1935 devant leur «barbershop», comme ils l'appelaient.

Pour passer le temps, ils apprenaient les langues, la grammaire et l'histoire. Ainsi étudiaient-ils l'espagnol et se relançaient-ils l'un l'autre pour mémoriser les phrases, les expressions et les mots d'usage. Ils lisaient à haute voix puis recopiaient des pages des livres d'histoire. Ils connaissaient notamment les dynasties anglaises et françaises, toutes dates incluses, sur le bout du doigt!

Ils faisaient des listes : les anniversaires, les hypothèques payées par tel de leurs frères, beaux-frères, soeurs ou belles-soeurs; les numéros d'assurance sociale de leurs connaissances; les noms des neveux et nièces (ils n'avaient pas d'enfants), les médicaments qu'ils prenaient, les dates et les raisons des visites chez le médecin. Plus tard, ils allaient noter avec la même précision les dates de décès de ceux et celles qu'ils connaissaient.

Pendant des années et des années, ils ont relevé toutes sortes d'informations, lesquelles, notées dans des cahiers par Hilaire, étaient recopiées à la dactylo Royal par Donat qui achetait pour ce faire du beau papier oignon.

Ici, relevé de 1974 des pensions de vieillesse payées par le gouvernement fédéral depuis 1936.


Pour eux, tout temps passé à ne rien faire était perdu. Mais il ne suffisait pas d'occuper son esprit, il fallait aussi occuper les doigts!

Comme les années 1970 voyaient les jeunes hommes porter les cheveux de plus en plus longs, ils avaient davantage de temps libre. Alors ils se sont mis à l'éco-artisanat.

Donat et Hilaire, chez Hilaire à Laval, en 1978
J'ai dû chercher sur Internet pour dénicher des modèles de leurs travaux d'artisanat, parce que je recevais tellement souvent de leurs bienfaits que je ne les conservais plus. Il y avait les colliers faits en emballage de paquets de cigarettes. Ils les ramassaient, les mesuraient et les découpaient soigneusement et les collaient pour former des sortes de perles cartonnées dont ils assortissaient ensuite les couleurs au montage.

On peut acheter des colliers Équité & Co. encore aujourd'hui
chez DécoDurable  
On peut acheter ces colliers Équité & Co. encore aujourd'hui
chez DécoDurable  

Plus jeune, avec mes amies, j'essayais de trouver quels paquets de cigarettes avaient été utilisés pour fabriquer tel ou tel collier. Je ne comptais plus tous ceux qu'ils m'avaient donnés et j'essayais d'en faire cadeau à toutes les personnes que je rencontrais. J'avais beaucoup de succès auprès des fillettes, mais pas du tout auprès des jeunes de mon âge.

Donat et Hilaire ramassaient aussi des canettes de boissons gazeuses avec lesquelles ils fabriquaient des petits meubles dont les chaises pouvaient servir de pelotes à épingles.

Photo : Mindful Momma
Ils nettoyaient et coupaient les canettes; les sablaient, tournaient les lamelles au moyen de fines pinces, collaient, posaient le tissu et en faisaient la distribution dans de jolies boîtes qu'ils fabriquaient aussi avec des cartons qu'ils avaient sous la main.

À la fin de leur vie, ils poursuivaient encore leurs occupations, leurs discussions animées et ne s'ennuyaient jamais. Donat ressortait ses feuilles dactylographiées et rappelait ses découvertes passées tandis que Hilaire discutait volontiers de la différence entre la vie d'autrefois – qu'ils exécraient tous les deux – et la belle vie moderne qui leur avait tellement offert.

Quand je tiens ces feuilles de papier oignon entre mes doigts, je m'émeus à tout coup à la pensée de ces hommes qui ne savaient pas perdre leur temps.

AJOUT DU 20 février 2013

Cousine Monique Groulx de Floride a conservé une petite chaise et un collier. Sa mère, l'une des soeurs d'Hilaire et de Donat, avait reçu de leur autre soeur Jeanne, une petite chaise berçante en canette de boisson gazeuse. Monique, pour sa part, avait reçu de Marcel, le fils de Rolande, une autre des soeurs d'Hilaire et Donat, un collier en paquet de cigarettes.

Les voici :





Merci à Monique d'avoir partagé ces trésors avec nous!



2 commentaires:

  1. Que de souvenirs... Les barbiers du bas de la ville Hilaire et Donat ! Un seul reproche, ils n'auraient jamais dû donner un "clipper" à Mado. Elle nous faisait des têtes affreuses !

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  2. Pour ma part, j'ai encore la brosse extraordinaire pour enlever les petits cheveux après une coupe!

    J'aI toujours été bouleversée de voir ces têtes affreuses faites au «clipper»!

    Tu viens de me rappeler pourquoi j'ai toujours aimé les cheveux longs pour les garçons!

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